Douleurs abdominales, troubles du transit, fatigue… Derrière des symptômes parfois banals peuvent se cacher des maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI). Comment reconnaître les signes qui doivent conduire à consulter ? Le Pr David Laharie, gastro-entérologue au CHU de Bordeaux, indique quels indices peuvent orienter le diagnostic et évoque les enjeux d’une prise en charge précoce.
Quand un trouble digestif n’est plus seulement passager
Derrière l’acronyme MICI se cachent principalement deux maladies : la maladie de Crohn et la rectocolite hémorragique. Si elles appartiennent à la même famille, leurs symptômes et leur mode de révélation peuvent différer sensiblement.
Les premiers symptômes d’une MICI ne sont pas toujours spectaculaires. Des douleurs abdominales, une diarrhée persistante ou une modification inhabituelle du transit peuvent facilement être attribuées à une gastro-entérite ou à un trouble digestif passager. « Si je devais faire très simple, je dirais que la maladie de Crohn ressemble à une gastro-entérite qui dure plusieurs semaines et s’associe à des symptômes généraux », résume le Pr Laharie.
Ici, la durée constitue donc un repère essentiel. Lorsque les troubles persistent au-delà de deux semaines, et plus encore lorsqu’ils dépassent un mois, il devient important de consulter.
Le symptôme qui ne doit jamais être banalisé
Parmi tous les signaux d’alerte, il en est un que les médecins considèrent avec une attention particulière : la présence de sang dans les selles. Si ce symptôme n’est pas forcément synonyme de MICI, il justifie toujours un avis médical.
Dans la rectocolite hémorragique, les saignements sont souvent au premier plan. Ils s’accompagnent d’envies urgentes et répétées d’aller à la selle, parfois de glaires et d’une sensation permanente de devoir retourner aux toilettes.
D’autres manifestations doivent également attirer l’attention, en particulier lorsqu’elles s’installent dans la durée :
- une fatigue inhabituelle ;
- une perte de poids inexpliquée ;
- des épisodes de fièvre ;
- des douleurs abdominales récurrentes ;
- des réveils nocturnes liés aux symptômes digestifs.
Quand les nuits deviennent un indice
Les MICI ne perturbent pas seulement les journées. Elles peuvent aussi s’inviter au cœur de la nuit. Chez certaines personnes, les poussées inflammatoires provoquent des réveils répétés. « Les patients n’arrivent pas à dormir parce qu’ils ont besoin de se lever pour aller aux toilettes », observe le Pr Laharie. Le sommeil se fragmente, la fatigue s’accumule et les journées deviennent plus difficiles à gérer.
Souvent peu évoqués spontanément lors des consultations, ces troubles nocturnes constituent pourtant un indice précieux pour orienter les investigations.
Pourquoi certaines MICI passent sous les radars
Le diagnostic peut parfois être compliqué par la ressemblance des premiers symptômes avec ceux d’autres maladies digestives, comme la gastro-entérite. Les médecins eux-mêmes commencent souvent par rechercher une infection grâce à des analyses de selles.
Une autre confusion fréquente concerne le syndrome de l’intestin irritable, une affection très répandue qui toucherait entre 5 et 10 % des Français. Une différence majeure existe pourtant : « Ce qui est tout à fait différent dans les MICI, c’est que ce sont des symptômes qui s’installent récemment. »
En effet, le syndrome de l’intestin irritable évolue généralement depuis longtemps, avec des périodes d’accalmie et de recrudescence. Les MICI apparaissent au contraire chez des personnes qui ne souffraient pas nécessairement de troubles digestifs auparavant.
Le retard diagnostique existe-t-il vraiment ?
Toutes les MICI ne se manifestent pas de la même façon, ce qui influence la rapidité du diagnostic.
La rectocolite hémorragique touche systématiquement le rectum, situé juste au-dessus de l’anus. Cette localisation provoque rapidement des symptômes très gênants, comme des saignements, des besoins urgents d’aller à la selle ou l’émission de glaires.
La maladie de Crohn peut être beaucoup plus discrète. Certaines formes siègent dans l’intestin grêle, loin du rectum. Les symptômes peuvent évoluer à bas bruit pendant plusieurs mois.
Cette différence explique en partie pourquoi les délais diagnostiques ne sont pas les mêmes d’une pathologie à l’autre. Et si ces pathologies souffrent parfois d’une réputation de maladies diagnostiquées après des années d’errance médicale, la réalité semble aujourd’hui plus nuancée.
Pour la rectocolite hémorragique, le Pr Laharie estime que le retard diagnostique est généralement limité. Les symptômes sont souvent suffisamment marqués pour conduire rapidement à une consultation.
La situation est un peu différente pour la maladie de Crohn. Une étude française récente menée auprès de plus de 600 patients montre que le diagnostic est posé après en moyenne sept mois de symptômes. Un quart seulement des patients attendent plus d’un an avant qu’un diagnostic soit établi. « Malgré tout, il ne s’agit pas d’un gros retard diagnostique », remarque néanmoins le gastro-entérologue.
Selon lui, le système de santé français permet encore à la majorité des patients d’accéder relativement rapidement aux examens nécessaires, même si des difficultés d’accès aux soins existent dans certains territoires.
Attendre n’est pas sans conséquence
Si le diagnostic est souvent posé dans des délais raisonnables, cela ne signifie pas qu’il faut laisser évoluer les symptômes. Car une MICI non prise en charge continue son chemin.
Dans certaines formes de maladie de Crohn, l’inflammation peut en effet finir par provoquer des complications sévères, comme une occlusion ou une perforation intestinale. Certains patients découvrent alors leur maladie à l’occasion d’un passage aux urgences.
Les conséquences peuvent en outre concerner d’autres aspects que celui de la santé. Plus les symptômes s’installent, plus ils risquent d’envahir le quotidien, comme la scolarité, les études, la vie professionnelle, les activités sociales ou encore la vie affective et intime.
« Plus on attend, plus cela engendre des dégâts dans la vie personnelle. Sur le plan de la scolarité, du travail, mais aussi de la vie sociale ou amoureuse », constate le Pr Laharie. Cette réalité rappelle qu’un diagnostic précoce ne permet pas seulement de limiter les complications. Il aide aussi à préserver la qualité de vie.
Pourquoi les MICI sont-elles de plus en plus fréquentes ?
Au-delà des parcours individuels, ces pathologies représentent un enjeu croissant de santé publique. Le nombre de personnes vivant avec une MICI ne cesse d’augmenter en France. Cette progression s’explique d’abord par un paradoxe « positif » : les patients vivent aujourd’hui longtemps avec leur maladie. Les nouveaux cas s’ajoutent donc progressivement aux précédents.
Cette hausse continue interroge les chercheurs. « Aujourd’hui, clairement, il y a une alerte sur notre alimentation », affirme le Pr Laharie. Ce facteur fait partie des pistes les plus étudiées. Les chercheurs s’intéressent notamment à l’impact des aliments ultratransformés ainsi qu’aux modifications du microbiote intestinal.
Le spécialiste insiste également sur l’importance des premières années de vie, période durant laquelle ce microbiote se construit progressivement.
Malgré les progrès de la recherche, les mécanismes précis à l’origine de cette augmentation sont encore imparfaitement compris. Et pour le spécialiste, une chose est sûre : « Les MICI ne sont plus des maladies rares et leur fréquence devrait continuer à progresser dans les années à venir. »
Ne pas laisser le doute s’installer
Si la plupart des troubles digestifs ne cachent pas une MICI, il demeure essentiel de ne pas banaliser des symptômes persistant depuis plusieurs semaines.
Consulter ne signifie pas forcément qu’une maladie grave sera découverte. En revanche, cela permet de comprendre ce qui se passe, d’obtenir des réponses et, si nécessaire, de mettre en place une prise en charge adaptée.
En somme, plus les MICI sont identifiées tôt, plus les patients peuvent retrouver rapidement une meilleure qualité de vie.

