Les traitements des maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI) se sont longtemps limités à calmer les poussées. Mais en un peu plus de vingt-cinq ans, l’arrivée des biothérapies puis des thérapies ciblées a profondément transformé la prise en charge. Objectif désormais : contrôler durablement l’inflammation, préserver l’intestin et permettre aux patients de retrouver une vie presque normale. Si la guérison reste hors de portée, jamais les médecins n’ont disposé d’autant d’armes thérapeutiques.
Pendant des décennies, soigner une maladie de Crohn ou une rectocolite hémorragique a avant tout consisté à soulager les symptômes. Les douleurs abdominales s’atténuaient, les diarrhées diminuaient, mais la maladie poursuivait souvent son évolution silencieuse. Aujourd’hui, la philosophie thérapeutique a radicalement changé. « Nous sommes passés de thérapies focalisées sur les symptômes à des traitements qui cherchent à modifier l’histoire naturelle de la maladie », explique le Pr Laurent Peyrin-Biroulet, gastro-entérologue, spécialiste mondialement reconnu des MICI.
Cette évolution est d’autant plus marquante que les deux principales MICI, la maladie de Crohn et la rectocolite hémorragique, partagent désormais une grande partie de leur arsenal thérapeutique. Seules quelques familles de médicaments restent spécifiques à l’une ou l’autre pathologie.
Des traitements historiques toujours indispensables
Les traitements les plus anciens n’ont pas disparu pour autant. Les aminosalicylés demeurent, en 2026, le traitement de référence des formes légères à modérées de rectocolite hémorragique. Administrés par voie orale, locale ou en association des deux, ils présentent un profil de sécurité particulièrement favorable. « Ce sont des médicaments que l’on connaît très bien, qui sont globalement très bien tolérés et qui restent indispensables », affirme le spécialiste.
Les corticoïdes occupent également une place importante, mais leur utilisation s’est profondément transformée. Ils ne sont plus considérés comme un traitement de fond mais comme un traitement d’attaque, destiné à soulager rapidement une poussée en attendant qu’une thérapie plus durable fasse effet. « Quand on débute un corticoïde, la seule chose qui compte est de penser au moment où on va l’arrêter », insiste le Pr Peyrin-Biroulet.
Autrefois prescrits pendant plusieurs mois, ils sont désormais utilisés sur des périodes beaucoup plus courtes, parfois une ou deux semaines seulement. Cette stratégie permet de limiter les nombreux effets secondaires et d’éviter les situations de corticodépendance, où les symptômes réapparaissent dès que les doses diminuent.
Les immunosuppresseurs perdent du terrain
Les immunosuppresseurs historiques, comme l’azathioprine, occupent aujourd’hui une place plus restreinte. Plusieurs travaux, notamment l’étude Cesame, ont mis en évidence une augmentation du risque de lymphome et de certains cancers sous azathioprine, en particulier chez les patients les plus âgés. « Ce n’est pas tant son efficacité que son rapport bénéfice-risque qui a été revu à la baisse », constate le gastro-entérologue.
Le méthotrexate, lui, conserve un intérêt dans certaines formes de la maladie de Crohn, mais son efficacité apparaît limitée dans la rectocolite hémorragique.
La révolution des biothérapies
Le véritable tournant intervient à la fin des années 1990 avec l’arrivée d’une molécule très ciblée, l’infliximab. Pour la première fois, les médecins disposent d’un traitement capable non seulement d’améliorer les symptômes mais aussi de favoriser la cicatrisation de l’intestin.
Depuis, les innovations se sont succédé avec plusieurs nouvelles familles de traitement, chacune ciblant différemment les mécanismes de l’inflammation. Cette diversification constitue l’une des plus grandes avancées des vingt-cinq dernières années. En l’espace de trois décennies, l’arsenal thérapeutique s’est considérablement enrichi.
Les objectifs ont eux aussi changé. « Nous cherchons désormais à obtenir une rémission profonde », remarque le Pr Peyrin-Biroulet. Celle-ci ne correspond pas simplement à la disparition des symptômes mais recherche également une cicatrisation de la muqueuse intestinale, indispensable pour limiter les complications à long terme.
Cette ambition reste toutefois difficile à atteindre. « Les taux de rémission profonde ne dépassent jamais 1 patient sur 3 », déplore-t-il. En revanche, si l’on considère le bénéfice clinique – autrement dit une amélioration nette de la qualité de vie – les résultats sont beaucoup plus encourageants : selon les traitements et les situations, entre 2 patients sur 3 et 9 patients sur 10 ne ressentent pratiquement plus de symptômes.
Davantage de traitements et, surtout, une médecine plus personnalisée
À première vue, cette multiplication des médicaments pourrait laisser penser qu’ils sont de plus en plus efficaces. La réalité est plus nuancée.
« On peut avoir une vision pessimiste ou optimiste », reconnaît le spécialiste. D’un côté, les nouvelles molécules restent globalement dans une fourchette d’efficacité assez proche des premières biothérapies et la guérison demeure hors d’atteinte.
De l’autre, chacune agit selon un mécanisme différent, ce qui permet d’adapter davantage la prise en charge avec une grande diversité d’options thérapeutiques possibles. Le véritable progrès réside donc moins dans l’efficacité spectaculaire d’une nouvelle molécule que dans la possibilité de personnaliser les traitements.
« Aujourd’hui, nous cherchons le bon traitement pour le bon patient »
résume le Pr Peyrin-Biroulet.
Âge, grossesse, manifestations articulaires, atteinte anopérinéale, antécédents médicaux, traitements déjà reçus, profil de tolérance : chaque élément est désormais pris en compte. Les médecins parlent de « séquences thérapeutiques », c’est-à-dire de stratégies où plusieurs traitements peuvent être essayés successivement afin d’augmenter les chances de trouver celui qui conviendra le mieux.
Cette personnalisation explique pourquoi il est devenu difficile de comparer la prise en charge de deux patients. « Chaque séquence thérapeutique est différente, chaque patient est unique », martèle le spécialiste.
Le recours à la chirurgie est-il une piste à retenir ?
« L’intestin ne “repousse” pas. C’est une opération irréversible, qui n’est pas anodine », rappelle le Pr Peyrin-Biroulet. Si la chirurgie fait désormais pleinement partie de l’arsenal thérapeutique, elle doit être proposée au bon moment, ni trop tôt ni trop tard, avec un objectif constant : préserver au maximum le capital intestinal. D’autant qu’elle ne constitue pas une guérison définitive. Même dans la rectocolite hémorragique, où l’ablation du côlon a longtemps été considérée comme curative, des complications peuvent persister, comme une inflammation du montage chirurgical, des troubles du transit ou des difficultés à retenir les selles. À l’inverse, certains patients regrettent d’avoir été opérés trop tard : « Certains nous reprochent d’avoir attendu. Ils nous disent : “Depuis que j’ai été opéré, je suis tranquille. Vous auriez dû envisager la chirurgie plus tôt.” »
Dans la maladie de Crohn, les interventions chirurgicales sont aujourd’hui beaucoup plus conservatrices. Alors qu’autrefois, les chirurgiens retiraient largement les segments atteints, ils se limitent désormais aux portions d’intestin irréversiblement détruites, responsables de sténoses ou de fistules. Les traitements médicaux permettent souvent de préserver le reste du tube digestif.
Une recherche pleinement mobilisée
Les progrès réalisés ces vingt-cinq dernières années ne s’arrêtent pas là. Les chercheurs explorent désormais plusieurs pistes :
- combiner différentes thérapies avancées afin de franchir le « plafond de verre » des taux actuels de rémission profonde ;
- identifier de nouvelles cibles thérapeutiques capables d’agir sur d’autres mécanismes de la maladie ;
- déterminer, pour chaque profil de patient, quelle succession de traitements offre les meilleurs résultats.
Et enfin, les approches environnementales, non pharmacologiques (activité physique, alimentation, etc.) pourraient avoir un effet complémentaire sur l’efficacité des thérapies avancées, tout ceci faisant l’objet d’une recherche intense.
L’un des grands défis reste cependant de prédire quel patient répondra à quelle molécule. « Nous essayons de trouver des marqueurs moléculaires, comme cela existe déjà en cancérologie », précise le gastro-entérologue. Une telle avancée permettrait d’éviter les essais successifs et d’administrer d’emblée le traitement le plus adapté.
La transplantation de microbiote fécal continue également d’être étudiée. Les premiers résultats montrent notamment une efficacité intéressante dans certaines rectocolites hémorragiques. « Le microbiote représente une partie du problème, mais il ne traite pas toute la maladie », souligne le spécialiste.
Une discipline devenue extrêmement complexe
Cette abondance de traitements constitue une chance pour les patients, mais elle complique considérablement le travail des médecins. Le choix d’un traitement dépend bien sûr de critères médicaux, mais aussi des autorisations de mise sur le marché et des conditions de remboursement, qui varient selon les molécules et les lignes thérapeutiques. Les recommandations évoluent rapidement, tandis que de nouveaux mécanismes d’action apparaissent régulièrement.
« Les MICI sont devenues une discipline où il faut se former en permanence », estime le Pr Peyrin-Biroulet. Les gastro-entérologues spécialisés occupent désormais une place centrale dans la prise en charge, tandis que les médecins généralistes restent indispensables pour reconnaître précocement les symptômes, éviter les retards diagnostiques et accompagner les patients au quotidien.
Si la progression du nombre de cas demeure préoccupante, elle a aussi eu pour effet d’accroître la mobilisation scientifique : « Nous aimerions évidemment que ces maladies disparaissent. Mais cette augmentation fait aussi que tout le monde se mobilise davantage : chercheurs, cliniciens, industriels. » Un effort collectif qui nourrit l’espoir de voir émerger, demain, des traitements encore plus efficaces et, peut-être un jour, capables de changer définitivement le destin des patients.
Les grandes familles de traitements
Aujourd’hui, les médecins disposent d’un arsenal thérapeutique de plus en plus diversifié pour prendre en charge les MICI. Chaque famille de traitements répond à des indications précises, en fonction du type de maladie, de sa sévérité et du profil du patient.
- Les aminosalicylés restent le traitement de référence des formes légères à modérées de rectocolite hémorragique.
- Les corticoïdes, utilisés sur une courte durée, permettent de soulager rapidement les symptômes lors d’une poussée, avant de laisser place à un traitement de fond.
- Les immunosuppresseurs contribuent à contrôler durablement l’inflammation dans certaines situations, même si leur utilisation tend aujourd’hui à diminuer au profit des thérapies avancées (biothérapies, petites molécules).
- Les biothérapies agissent sur des mécanismes précis de la réponse immunitaire et ont profondément transformé la prise en charge des MICI, en permettant notamment d’obtenir des rémissions plus profondes et plus durables. Les taux de rémission profonde restent toutefois inférieurs à 50 %.
- Les petites molécules (inhibiteurs de JAK, modulateurs de S1P), administrées par voie orale, constituent une nouvelle génération de traitements ciblés qui viennent compléter les options thérapeutiques disponibles.
Le choix d’un traitement est toujours individualisé. Il dépend notamment du type de MICI, de sa sévérité, de son évolution, des traitements déjà reçus, des éventuelles manifestations en dehors de l’intestin, mais aussi des autorisations de mise sur le marché et des conditions de remboursement.

