Longtemps considérées comme relativement rares, les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI) concernent aujourd’hui plusieurs centaines de milliers de personnes en France. Maladie de Crohn, rectocolite hémorragique, facteurs environnementaux et évolution de la maladie : Mathurin Fumery, professeur au CHU Amiens-Picardie, décrypte les mécanismes de ces pathologies complexes et décrit les progrès qui permettent désormais de mieux les prendre en charge.
Quand le système immunitaire se retourne contre l’intestin
Les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, plus connues sous l’acronyme MICI, regroupent deux affections : la maladie de Crohn et la rectocolite hémorragique. Leur point commun ? Une inflammation persistante du tube digestif provoquée par un dérèglement du système immunitaire.
Pour comprendre ce qui se joue dans l’organisme, il faut imaginer l’intestin comme un espace de cohabitation permanente entre notre corps et les milliards de micro-organismes qui composent le microbiote intestinal. En temps normal, cette relation est parfaitement régulée. Le système immunitaire reconnaît ces bactéries comme des partenaires et maintient un équilibre indispensable au bon fonctionnement de l’organisme. Chez les personnes atteintes de MICI, cet équilibre se rompt. « Dans la maladie de Crohn et la rectocolite hémorragique, sous la pression de facteurs génétiques mais surtout environnementaux, l’organisme développe une réaction immunitaire inappropriée contre ce microbiote, qui va déclencher une inflammation dans le tube digestif », explique le Pr Fumery.
Cette inflammation n’est pas anodine. Lorsqu’elle persiste, elle peut altérer progressivement la paroi intestinale, provoquer des lésions parfois irréversibles et, dans certains cas, conduire à une intervention chirurgicale.
Maladie de Crohn et rectocolite hémorragique : deux maladies « cousines »
Souvent associées dans les discours médicaux, la maladie de Crohn et la rectocolite hémorragique présentent pourtant des caractéristiques bien distinctes.
La maladie de Crohn peut toucher l’ensemble du tube digestif, de la bouche à l’anus. Certaines zones peuvent être atteintes tandis que d’autres restent totalement indemnes. Dans près de 2 cas sur 3, l’inflammation concerne l’iléon, la partie terminale de l’intestin grêle.
La rectocolite hémorragique, en revanche, suit une logique beaucoup plus localisée. Elle touche toujours le rectum et peut s’étendre au côlon de manière continue, sans interruption entre les zones malades. Contrairement à la maladie de Crohn, elle n’atteint ni l’intestin grêle, ni l’estomac, ni la région anale.
Des symptômes différents et un diagnostic parfois difficile
La rectocolite hémorragique se manifeste souvent par des diarrhées accompagnées de sang, parfois associées à des besoins urgents et répétés d’aller à la selle. « Ces saignements constituent fréquemment un signal d’alerte qui pousse rapidement les patients à consulter », constate le Pr Fumery.
La maladie de Crohn, elle, est plus difficile à identifier. Elle peut provoquer des douleurs abdominales, une diarrhée chronique, une fatigue importante ou une perte de poids. À ces manifestations peuvent s’ajouter des atteintes dites « extradigestives », touchant notamment les articulations, la peau ou les yeux, ce qui contribue parfois à compliquer le diagnostic.
Une maladie qui ne concerne pas seulement les jeunes
Les MICI sont souvent présentées comme des maladies de l’adulte jeune. Cette affirmation reste globalement vraie (le pic de diagnostic survient le plus souvent entre l’adolescence et le début de l’âge adulte), bien que le tableau soit en réalité plus nuancé : « Ces pathologies peuvent toucher n’importe qui, n’importe quand, rappelle le Pr Fumery. Hommes et femmes sont concernés dans des proportions très proches. Et si certaines études observent de légères différences selon le sexe, elles restent marginales. »
Le spécialiste attire en revanche l’attention sur l’augmentation des MICI, devenues beaucoup plus fréquentes qu’auparavant. Les projections épidémiologiques estiment qu’à la fin de la décennie, au moins 0,6 % de la population française vivra avec une maladie de Crohn ou une rectocolite hémorragique, soit plusieurs centaines de milliers de personnes. « Cette progression ne signifie pas nécessairement une incidence qui augmente. En revanche, du fait du vieillissement de la population et de l’absence de surmortalité dans cette population, la proportion de Français vivant avec ces pathologies augmente », remarque le spécialiste.
Le microbiote, une piste majeure pour comprendre les MICI
Pourquoi certaines personnes développent-elles une MICI alors que d’autres n’en auront jamais ? La réponse demeure incomplète, mais les chercheurs disposent aujourd’hui de plusieurs pistes solides.
La génétique : si la prédisposition génétique joue évidemment un rôle, elle ne suffit pas à expliquer l’apparition de la maladie et les évolutions épidémiologiques récentes. De nombreuses personnes porteuses de risques génétiques ne développeront d’ailleurs jamais de MICI.
Le microbiote : les spécialistes s’intéressent désormais de très près aux facteurs environnementaux capables de modifier l’équilibre du microbiote intestinal. Les travaux de recherche ont notamment mis en évidence des anomalies dans la composition bactérienne de l’intestin chez les patients atteints de MICI. « Certaines bactéries semblent favoriser l’inflammation tandis que d’autres, protectrices, sont moins présentes », constate le Pr Fumery.
Nos modes de vie : l’alimentation figure également parmi les principaux sujets d’étude. Plusieurs travaux suggèrent, par exemple, que certains composants des aliments ultratransformés pourraient perturber le microbiote et favoriser les réactions inflammatoires.
Les facteurs environnementaux : la recherche explore également l’impact potentiel d’autres expositions environnementales, comme certains pesticides, les PFAS (parfois surnommés « polluants éternels ») ou encore certains métaux lourds.
Si de nombreuses questions restent ouvertes, une certitude se dessine progressivement : les MICI résultent probablement d’une interaction complexe entre notre patrimoine génétique et les transformations de notre environnement.
Des maladies qui évoluent par poussées
L’une des particularités des MICI réside dans leur caractère imprévisible. La pathologie évolue généralement par périodes d’activité, appelées « poussées », entrecoupées de phases d’accalmie plus ou moins longues. Cette alternance peut donner l’impression d’une guérison. Pourtant, l’inflammation peut parfois persister silencieusement. « C’est particulièrement vrai dans la maladie de Crohn », précise le Pr Fumery. Selon lui, près de 1 patient sur 2 peut présenter une inflammation active sans ressentir de symptômes significatifs. Autrement dit, l’absence de douleurs ou de troubles digestifs ne garantit pas forcément que la maladie est sous contrôle.
Cette situation explique pourquoi un suivi médical régulier reste indispensable, même lorsque tout semble aller bien. Une liste d’examens précis permet aux équipes médicales de surveiller l’évolution de l’inflammation et d’adapter les traitements avant l’apparition de complications.
Car le principal risque réside ici : l’inflammation chronique continue à endommager progressivement l’intestin. À long terme, ces lésions peuvent entraîner des rétrécissements du tube digestif, des fistules, une perte de fonction de certaines portions intestinales ou rendre nécessaire une intervention chirurgicale. « Les MICI sont également associées à une augmentation du risque de cancer colorectal dans certaines situations, justifiant une surveillance spécifique », ajoute Mathurin Fumery.
Des progrès considérables qui changent la vie des patients
Fort heureusement, les quinze dernières années ont marqué un véritable tournant dans la prise en charge des MICI. « Longtemps, les médecins disposaient d’un nombre limité de traitements. À ce jour, l’arsenal thérapeutique s’est considérablement enrichi avec l’arrivée de nouveaux médicaments ciblant différents mécanismes de l’inflammation », observe le spécialiste.
Aujourd’hui, l’objectif n’est plus seulement de soulager les symptômes lors des poussées. Les gastro-entérologues cherchent désormais à obtenir ce que l’on appelle une « rémission profonde », c’est-à-dire une situation dans laquelle les symptômes disparaissent, et où l’inflammation est contrôlée au niveau de la paroi intestinale.
Cette approche a profondément modifié le pronostic des patients. « On a vraiment changé l’histoire des malades et de leurs pathologies avec les traitements disponibles », souligne le Pr Fumery.
Mieux comprendre pour mieux agir
Découvrir une MICI suscite souvent de nombreuses interrogations. Dans ce contexte, le principal message de Mathurin Fumery est le suivant : « Les MICI ne sont pas des maladies rares. Face à des symptômes digestifs persistants, il ne faut pas hésiter à consulter. » Car plus le diagnostic est posé tôt, plus il sera possible de contrôler l’inflammation avant qu’elle n’endommage durablement l’intestin.
Si les MICI restent aujourd’hui des affections chroniques, elles ne sont plus les maladies qu’elles étaient hier : mieux comprises, mieux traitées et mieux surveillées, elles permettent désormais à plus de patients de mener une vie personnelle, familiale, sociale et professionnelle proche de la normale et pleinement active.

